RÉENCHANTEMENT

Il est de rares penseurs dont à la justesse et la profondeur des analyses s’ajoute une dimension quasi-prophétique. Sans conteste Günther Anders relève de cette catégorie très restreinte comme l’atteste son ouvrage de 1956 intitulé «L’obsolescence de l’homme» sous-titré «sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle». Anders dresse le constat dont l’acuité ne s’est que renforcée jusqu’à aujourd’hui, que notre aliénation tient au double fait que nous recevons d’emblée le monde -nous évitant ainsi d’avoir à nous l’approprier-, transformé en pays de cocagne et livré à nous comme un produit fini prêt à être consommé, et que «notre vie n’est pas seulement faite de travail sans fruit mais aussi de fruits obtenus sans travail». Pire encore, à celles et ceux qui tenteraient en pure perte un acte de résistance, l’effort fourni pour savourer d’atteindre un but vers lequel on a soi-même marché se trouve être kidnappé par l’industrie. L’industrie du loisir et des «affaires culturelles», la pratique du «do it yourself» ou encore la théorie de la «creative self-expression» en sont les meilleures illustrations.

Or, l’attitude, mieux, l’essence même du compositeur, tout du moins du vrai compositeur, est à l’opposé absolu de cette réalité. La sienne est celle de l’artisan minutieux et imaginatif, de l’inventeur de sa propre architecture sonore et de son déroulé dans le temps. Créer est un acte générateur et généreux, vital et vivifiant qui s’élève en pleine vie comme une protestation de survie. Grâce à la musique, espace de liberté absolue, nous pouvons tenter de briser les chaînes de notre servitude et nous libérer de notre condition d’homme de masse et recouvrer ainsi notre intégrité.

Au cours de la saison 2018-19, nos outils d’expression de cette liberté prendront des formes multiples tout d’abord à Paris au cours des «Nuits Blanches», la diffusion suite à l’enregistrement de «Tebah» de Ricardo Nillni pour une animation numérique «No sé cuantas estrellas» de Laura Nillni, d’un nouveau disque consacré aux oeuvres de Brice Pauset, d’une exploration du labyrinthe de la mémoire de Philippe Hersant à l’occasion d’un concert célébrant ses cinquante ans de création à l’Auditorium M. Landowski, d’un focus sur la jeune et dynamique création musicale venue d’Iran à la Fondation Deutsch de la Meurthe de la Cité Internationale Universitaire, des concerts privés, moments de rencontres privilégiés avec un compositeur. mais aussi d’une tournée de concerts en Ukraine dans les Philharmonies de Kiev, Kahrkiv, Odessa et Lviv avec la création d’oeuvres nouvelles d’Augustin Braud, Volodymyr Runchak, et enfin des activités didactiques en direction des futurs professionnels de la musique.

Alors, hic et nunc chantons donc de concert dans ce monde contemporain désenchanté, et si la musique n’a semble-t-il aucun pouvoir de le transformer, gageons qu’elle contribue au moins peu ou prou à le réenchanter.


Jean-Luc Menet